Shin — 𐤔
La vingt-et-unième lettre de l’alphabet phénicien.
Shin est l’avant-dernière lettre de l’alphabet phénicien. La lettre Shin (𐤔), traditionnellement transcrite š, représentait une consonne sifflante généralement reconstruite comme un son proche du « sh ». La valeur exacte des anciennes sifflantes sémitiques continue toutefois de faire l’objet de discussions linguistiques.
Son histoire conduit vers l’une des lettres les plus familières de nos alphabets.
La forme de Shin est reprise dans le monde grec pour donner Sigma — Σ. Puis, à travers les alphabets grecs occidentaux et les traditions italiques, cette même lignée conduit au S latin.
Mais derrière cette apparente simplicité se cache l’un des épisodes les plus complexes de l’adaptation de l’écriture phénicienne au grec.
Une dent derrière le nom
Le nom Shin est lié à une très ancienne famille de mots sémitiques désignant la dent. Le proto-sémitique šinn- est précisément reconstruit avec ce sens et possède de nombreux descendants dans les langues sémitiques.
L’interprétation traditionnelle voit donc dans les formes les plus anciennes de la lettre une représentation stylisée d’une dent ou d’une rangée de dents.
Cette identification reste cependant moins sûre que ne le laisse parfois entendre une généalogie simplifiée de l’alphabet.
Les chercheurs ne se sont pas toujours accordés sur l’image primitive. William F. Albright lui-même, dans ses travaux sur les inscriptions proto-sinaïtiques, a également rapproché l’un des signes anciens correspondant à Shin d’un arc composite.
Nous pouvons donc distinguer deux choses :
le rapprochement du nom Shin avec la dent est linguistiquement solide ;
la reconstruction exacte du pictogramme originel reste plus discutée.
De Shin à Sigma
Lorsque les alphabets grecs se constituent, ils doivent adapter un système qui possède davantage de consonnes sifflantes que le grec.
Pour Shin, la relation graphique avec Sigma — Σ est particulièrement importante.
Les recherches récentes sur les alphabets grecs archaïques considèrent que les formes en zigzag de Sigma dérivent du Shin sémitique. L’ordre alphabétique renforce lui aussi cette relation : Shin et Sigma occupent une position correspondante après Resh/Rho.
Mais la transmission n’est pas simplement :
un signe + un son + un nom.
Le grec possède essentiellement une sifflante /s/, tandis que le système phénicien en distingue plusieurs. Les différentes communautés grecques ont donc sélectionné et réorganisé les signes de différentes manières. Certaines utilisent Sigma ; d’autres préfèrent San pour noter /s/. books.casematepublishing.com
L’histoire de Shin montre ainsi une distinction importante :
la forme de Sigma peut être reliée à Shin avec une bonne assurance, tandis que l’histoire des noms et des valeurs des sifflantes grecques est beaucoup plus complexe.
Du Sigma au S
Le Sigma archaïque n’a pas immédiatement la forme régulière que nous connaissons aujourd’hui.
Les inscriptions grecques montrent une grande variété de signes en zigzag, comportant trois, quatre ou parfois davantage de traits. Leur orientation peut également changer.
Une partie de ces formes occidentales est transmise aux Étrusques.
À partir du VIIIe siècle av. J.-C., l’Étrurie adopte en effet un alphabet issu des traditions grecques occidentales. Les écritures italiques, dont le latin, dérivent ensuite de ces modèles étrusques.
La forme se simplifie progressivement.
Le zigzag anguleux finit par devenir la courbe familière :
S
Shin à Byblos
Pour Shin, une inscription beaucoup plus tardive permet d’élargir notre regard sur l’histoire de l’écriture à Byblos.
La stèle de Yehawmilk, datée vers 450 av. J.-C., fut découverte à Byblos. Sa partie principale est aujourd’hui conservée au musée du Louvre, tandis qu’un fragment appartient au Musée national de Beyrouth. La stèle représente le roi Yehawmilk offrant à Baalat Gebal, la Dame de Byblos, et porte une longue inscription phénicienne.
À plusieurs reprises, le texte contient la formule :
WŠMʿ QL
« et elle a entendu ma voix ».
Dans le mot ŠMʿ, Shin constitue la première consonne lexicale.
Yehawmilk raconte qu’il a appelé la Dame de Byblos, qu’elle a entendu sa voix, puis qu’il a élevé pour elle un autel de bronze et réalisé différents aménagements du sanctuaire. La même formule revient plus loin dans le récit.
Cet exemple est intéressant pour une autre raison.
Les premières inscriptions royales que nous avons rencontrées dans les fiches précédentes remontent essentiellement au début du Ier millénaire av. J.-C. La stèle de Yehawmilk appartient, elle, à la période achéménide, plusieurs siècles plus tard.
Shin permet donc aussi de voir la continuité de l’écriture phénicienne à Byblos dans la longue durée.
Du son « sh » à notre S
Shin présente un paradoxe intéressant.
La forme a survécu.
Le son a changé.
Le signe phénicien représentait une consonne traditionnellement rapprochée du « sh ». Les Grecs reprennent sa forme pour leur /s/. Puis cette lettre devient Sigma et poursuit son chemin vers le S latin.
À l’échelle de cette seule lettre, on voit donc ce que signifie réellement transmettre un alphabet :
conserver une forme ne signifie pas nécessairement conserver exactement le même son.
Et derrière notre S actuel demeure encore, transformé par plusieurs siècles d’écriture méditerranéenne, le profil ancien de Shin.
Sources et références
Holger Gzella, « Phoenician », dans The Semitic Languages: An International Handbook, 2011.
Référence linguistique sur le système consonantique phénicien et la valeur de Shin, tout en rappelant les difficultés de reconstruction phonétique des langues anciennes. publikationen.uni-tuebingen.de
Natalia Elvira Astoreca, Early Greek Alphabetic Writing: A Linguistic Approach, Oxbow Books, 2021.
Étude récente des alphabets grecs archaïques. Elle analyse en détail Sigma, San et les problèmes liés à la transmission des sifflantes sémitiques ; la forme de Sigma est reliée à Shin. books.casematepublishing.com
William F. Albright, The Proto-Sinaitic Inscriptions and Their Decipherment, Harvard University Press, 1966.
Étude classique des premières écritures alphabétiques, utile notamment pour montrer que la reconstruction pictographique de Shin n’a pas toujours été limitée à l’hypothèse de la dent. Scribd
Oxford Classical Dictionary, « epigraphy, Etruscan ».
Synthèse sur l’adoption des alphabets grecs occidentaux en Étrurie et leur rôle dans la formation des écritures italiques, dont le latin. OUP Academic
Musée du Louvre, « Stèle de Yehawmilk », AO 22368, KAI 10.
Notice institutionnelle de la stèle royale découverte à Byblos et datée vers 450 av. J.-C. Collections du Louvre
Cahiers du Centre d’Études Chypriotes, étude sur les formules de prière et d’écoute dans les inscriptions phéniciennes.
Le texte cite et traduit notamment les passages de la stèle de Yehawmilk comprenant WŠMʿ QL, « elle a entendu ma voix ». OpenEdition Journals
The Unicode Standard — Phoenician, U+10900–U+1091F.
Référence technique : Shin — 𐤔 correspond au caractère U+10914, PHOENICIAN LETTER SHIN. Unicode
