Taw — 𐤕

La vingt-deuxième et dernière lettre de l’alphabet phénicien.

Stone stele bearing a cross-shaped mark overlooking a reconstructed Phoenician harbour city

Taw ferme l’alphabet phénicien.

La lettre Taw (𐤕), transcrite t, représente une consonne /t/. De toutes les lettres que nous avons suivies, son parcours compte parmi les plus stables : sa valeur phonétique est conservée lorsqu’elle devient Tau — Τ en grec, puis T dans l’alphabet latin.

Mais sa position est tout aussi importante que sa descendance.

Dans la séquence phénicienne, après Shin vient Taw.

Et là, l’alphabet s’arrête.

Lorsque les Grecs adoptent cette organisation, Tau conserve cette place à la fin de la série héritée du modèle phénicien. Les lettres grecques qui apparaîtront ensuite prolongeront l’alphabet au-delà de cette ancienne frontière.

Une marque avant d’être une lettre

Le nom Taw est traditionnellement rapproché d’un mot sémitique signifiant « marque » ou « signe ».

Cette étymologie correspond remarquablement aux formes anciennes du caractère.

Dans les écritures proto-cananéennes et les premiers alphabets phéniciens, Taw peut prendre l’apparence de deux traits qui se croisent :

× ou +

Autrement dit, l’une des marques les plus simples qu’il soit possible de tracer.

Joseph Naveh souligne que les formes anciennes utilisent aussi bien la croix oblique que la croix droite et relie précisément cette simplicité graphique au nom de la lettre : une marque. À partir du IXe siècle av. J.-C., ses formes deviennent progressivement plus régulières selon les différentes traditions d’écriture.

L’origine exacte du signe dans une image égyptienne particulière est plus difficile à démontrer avec certitude.

Il est donc préférable de retenir ce que la documentation permet d’établir le plus solidement :

le nom évoque une marque et les formes alphabétiques anciennes sont effectivement constituées de deux traits croisés.

La lettre qui terminait l’alphabet

Taw possède une particularité que les lettres précédentes ne partagent pas :

elle constitue la limite de la séquence alphabétique phénicienne.

Les noms et l’ordre des caractères transmis au grec montrent clairement l’héritage sémitique :

Resh devient Rho.

Shin correspond à Sigma.

Taw devient Tau.

Puis la série phénicienne est terminée.

Stephen Colvin souligne que l’alphabet phénicien s’achevait précisément avec /t/, Taw, tandis que les caractères placés après Tau dans l’alphabet grec constituent des ajouts grecs à la séquence héritée.

Cette distinction est importante.

Tau n’est aujourd’hui que la dix-neuvième lettre de l’alphabet grec moderne.

Mais historiquement, elle marque encore l’endroit où se terminait l’alphabet dont les Grecs avaient reçu la structure.

Taw conserve ainsi, dans l’ordre même des lettres, la mémoire d’un alphabet antérieur.

De Taw à Tau

Contrairement à Ayin, Qoph ou Shin, Taw ne demandait pratiquement aucune réinterprétation phonétique.

Le grec possédait déjà un son /t/.

La lettre pouvait donc conserver sa fonction :

Taw — /t/

devient

Tau — Τ — /t/.

Sa forme évolue également de manière relativement simple.

L’ancien signe en croix se redresse et se réorganise. Dans les traditions grecques, l’un des traits devient horizontal tandis que l’autre descend verticalement depuis son centre.

La forme Τ apparaît.

À travers les alphabets grecs occidentaux puis les traditions italiques, elle est transmise au latin.

Elle devient :

T

Peu de caractères montrent une telle continuité entre le son ancien, la structure graphique et la lettre moderne.

Évolution de Taw, de l’ancienne marque en croix à la lettre phénicienne, puis au Tau grec et au T latin

Taw à Byblos

À Byblos, Taw apparaît dans un contexte très différent des inscriptions royales monumentales rencontrées dans plusieurs fiches précédentes.

Dans le puits conduisant au tombeau où fut découvert le sarcophage d’Ahiram, à environ trois mètres de profondeur, une courte inscription avait été gravée directement sur la paroi.

Elle date, d’après la forme de son écriture, de la même période que l’inhumation d’Ahiram, autour du début du Ier millénaire av. J.-C.

Le texte commence par le mot transcrit :

LDʿT

dont la dernière consonne est Taw.

Littéralement lié au verbe « savoir », le terme est employé ici avec la force d’un avertissement :

« Attention ! » / « Sache-le ! »

La suite annonce le malheur à celui qui s’aventurerait sous cet emplacement et troublerait la tombe.

Pour la dernière lettre de l’alphabet, l’exemple est presque étonnamment juste.

Taw — dont le nom est associé à l’idée de marque — apparaît ici dans une marque effectivement gravée sur la pierre.

Non pas une longue proclamation royale.

Quelques mots seulement.

Un avertissement laissé dans l’obscurité d’un tombeau de Byblos il y a près de trois mille ans.

Là où l’alphabet s’arrête

Taw termine les vingt-deux lettres.

Son histoire ne se termine pourtant pas avec elles.

La marque devient une lettre.

La lettre passe au grec.

Tau conserve son son.

Puis le signe poursuit sa route vers le T latin.

Pendant ce temps, les Grecs prolongent la séquence au-delà de Tau et construisent progressivement leur propre alphabet.

Taw représente ainsi une frontière très particulière :

la fin d’un alphabet devient le point de départ de la suite d’une autre histoire.


Sources et références

Joseph Naveh, « Tav », Encyclopaedia Judaica.
Synthèse paléographique sur Taw : signification du nom comme « marque », formes anciennes en croix droite ou oblique et développement graphique ultérieur. encyclopedia.com

Stephen Colvin, A Historical Greek Reader: Mycenaean to the Koiné, Oxford University Press, 2007.
Colvin rappelle que le modèle phénicien se terminait avec Taw /t/, correspondant à Tau, et que les caractères placés après Tau dans l’alphabet grec constituent les prolongements grecs de cette séquence. dokumen.pub

B. S. J. Isserlin, « Greek Alphabetic Writing », The Cambridge Ancient History.
Étude de référence sur la reprise en grec des noms, de l’ordre et des formes de la tradition alphabétique sémitique.

Roger D. Woodard (dir.), The Ancient Languages of Europe, Cambridge University Press, 2008.
Ouvrage de référence sur les langues et systèmes d’écriture anciens de l’Europe et le contexte des premières traditions alphabétiques grecques. Cambridge University Press

DEAPS — Digital Editions of Aramaic and Phoenician Sources, KAI 002, graffito du tombeau d’Ahiram.
Édition scientifique de la courte inscription découverte sur la paroi du puits funéraire de Byblos. Le premier mot, LDʿT, se termine par Taw et est interprété comme un avertissement : « Beware! ». DEAPS

The Unicode Standard — Phoenician, U+10900–U+1091F.
Référence technique : Taw — 𐤕 correspond au caractère U+10915, PHOENICIAN LETTER TAU.