Resh — 𐤓
La vingtième lettre de l’alphabet phénicien.
Resh est la vingtième des vingt-deux lettres de l’alphabet phénicien. La lettre Resh (𐤓) représente une consonne rhotique, généralement transcrite r.
Son histoire est l’une des plus continues de l’alphabet.
Le nom est traditionnellement associé au mot sémitique signifiant « tête ». Le signe est transmis au grec sous la forme de Rho — Ρ, puis poursuit sa route, par les alphabets occidentaux et italiques, jusqu’au R latin.
Le son reste reconnaissable.
La forme, elle, connaît une transformation importante.
Une tête derrière la lettre
Parmi les origines pictographiques proposées pour les lettres phéniciennes, celle de Resh compte parmi les plus convaincantes.
Le nom est rapproché d’un terme ouest-sémitique signifiant « tête », apparenté notamment à l’hébreu rosh. Les premières traditions alphabétiques montrent par ailleurs des signes interprétés comme des représentations simplifiées d’une tête humaine.
Le principe est celui de l’acrophonie : l’image d’une tête, désignée par un mot commençant par /r/, sert à noter ce son.
Le Penn Museum cite précisément Resh parmi les exemples permettant de comprendre ce mécanisme dans les premiers alphabets : une tête humaine pouvait fournir le signe /r/ parce que le mot sémitique désignant la tête commençait par cette consonne.
Il faut néanmoins conserver une nuance.
Nous pouvons établir avec une assez grande confiance le rapport entre le nom, la tête et la valeur /r/. Reconstituer chaque étape graphique entre un dessin figuratif très ancien et le Resh phénicien historique reste davantage affaire de paléographie.
De Resh à Rho
Lorsque les Grecs adaptent l’alphabet phénicien, ils conservent à la fois la position générale du signe et sa valeur consonantique.
Resh devient :
Rho — Ρ
et continue à noter un son de type /r/.
C’est donc une transmission très différente de celle d’Ayin ou de Qoph : aucune nouvelle fonction phonétique n’a besoin d’être inventée.
La parenté peut pourtant sembler étrange à un lecteur moderne.
La majuscule grecque Ρ ressemble en effet à notre P, alors qu’elle se prononce comme un R.
Ce qui nous paraît aujourd’hui être une évidence graphique — associer la forme R au son /r/ — est en réalité le résultat d’une évolution ultérieure.
La dérivation générale de la séquence grecque jusqu’à Tau à partir du modèle sémitique est établie notamment par l’ordre, les noms et la forme des caractères.
Quand R se distingue de P
L’alphabet latin ne naît pas directement de l’alphabet phénicien.
Il hérite d’une tradition grecque occidentale, passée notamment par les Étrusques.
Dans cette transmission, les formes correspondant à Rho continuent d’évoluer.
Une difficulté graphique apparaît progressivement : une forme proche de P peut servir à noter /r/, tandis qu’un autre caractère doit noter /p/.
Dans la tradition latine, Resh/Rho finit par acquérir le trait oblique descendant caractéristique qui permet de produire :
R
La distinction visuelle entre P et R, qui semble aujourd’hui élémentaire, est donc le résultat d’une différenciation progressive.
C’est ici que l’ancien profil de Resh devient véritablement notre lettre moderne.
Resh à Byblos
Une inscription du roi Abibaal offre à Resh un contexte particulièrement évocateur.
Datée paléographiquement d’environ 940–930 av. J.-C., elle est gravée sur la base d’une statue portant les cartouches du pharaon égyptien Sheshonq Ier. Le monument est aujourd’hui conservé à Berlin.
Dans le texte phénicien apparaît le mot :
MṢRM
traduit dans ce contexte par « Égypte ».
Resh en constitue l’avant-dernière consonne.
L’inscription indique qu’Abibaal, roi de Byblos, a fait venir — ou selon certaines interprétations fait réaliser — la statue depuis ou en Égypte pour Baalat Gebal, la Dame de Byblos. Le texte est partiellement lacunaire et sa restitution demande donc de la prudence, mais la lecture de MṢRM comme « Égypte » est étroitement liée au caractère égyptien de l’objet lui-même.
Le rapprochement est particulièrement parlant :
Resh apparaît dans le mot désignant l’Égypte, gravé en phénicien sur un monument royal égyptien consacré par un roi de Byblos.
La lettre devient ici le témoin matériel d’une relation qui traverse plusieurs siècles entre la cité et la vallée du Nil.
De la tête au R
Resh permet de suivre presque toute l’histoire d’une lettre sans rupture majeure.
Une tête donne son nom au signe.
Le signe devient Resh.
Resh devient Rho.
Puis une transformation graphique progressive différencie le R latin du P.
Au terme de ce parcours, le son reste étonnamment proche de celui qu’il représentait dans l’alphabet phénicien.
La continuité n’est pas seulement visuelle ou linguistique.
Elle montre comment une convention graphique inventée il y a plusieurs millénaires peut être transformée, adaptée et pourtant rester reconnaissable jusqu’à aujourd’hui.
Sources et références
Penn Museum, « The Alphabet », Expedition Magazine.
Présentation du principe acrophonique dans les premiers alphabets et du rapprochement entre la tête, le terme sémitique raʾsh et la valeur /r/. penn.museum
Joseph Naveh, « Resh », Encyclopaedia Judaica.
Synthèse sur l’évolution du signe depuis les formes proto-cananéennes jusqu’au Rho grec et aux traditions alphabétiques ultérieures. encyclopedia.com
B. S. J. Isserlin, « Greek Alphabetic Writing », The Cambridge Ancient History.
Étude de référence sur l’adaptation grecque de l’alphabet sémitique et sur les correspondances d’ordre, de nom et de forme entre les deux traditions. Cambridge University Press
Bernhard Bischoff, Latin Palaeography: Antiquity and the Middle Ages.
Référence sur l’origine du système graphique latin à partir d’une écriture grecque occidentale transmise et modifiée par les Étrusques. Cambridge University Press
DEAPS — Digital Editions of Aramaic and Phoenician Sources, KAI 005, inscription d’Abibaal.
Édition scientifique de l’inscription phénicienne portée par la statue de Sheshonq Ier, avec le mot MṢRM, « Égypte », et une datation paléographique vers 940–930 av. J.-C.
André Lemaire, « La datation des rois de Byblos Abibaal et Élibaal et les relations entre l’Égypte et le Levant au Xe siècle av. notre ère », Comptes rendus de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2006.
Réexamen de l’inscription d’Abibaal, de sa lecture et du contexte historique des relations entre Byblos et l’Égypte.
