Qoph — 𐤒

La dix-neuvième lettre de l’alphabet phénicien.

Qoph occupe une position singulière dans l’histoire de l’alphabet.

Dans le phénicien du Ier millénaire av. J.-C., la lettre Qoph (𐤒), transcrite q, représentait une consonne distincte de Kaph. Elle appartenait au groupe des consonnes dites emphatiques et était probablement articulée plus en arrière dans la bouche que /k/, même si sa réalisation phonétique exacte reste discutée.

Lorsque les Grecs adoptent le signe, cette distinction ne correspond plus à un contraste utile dans leur langue.

Qoph devient alors Qoppa — Ϙ.

Mais contrairement à Kappa, Qoppa finira par disparaître de l’alphabet grec courant.

Son histoire ne s’arrête pourtant pas là.

Une origine pictographique incertaine

L’origine du nom Qoph et celle de son dessin ancien restent difficiles à établir.

Plusieurs interprétations ont été proposées au fil du temps, mais aucune ne possède aujourd’hui la solidité du rapprochement entre Ayin et l’œil, par exemple.

Cette difficulté est ancienne. Dans son étude classique sur l’histoire de l’écriture, Ignace J. Gelb classe précisément qōph parmi les noms de lettres sémitiques qui peuvent être rapprochés de mots connus, mais dont la relation avec l’image supposée du signe reste difficile à interpréter.

Il serait donc imprudent de transformer l’une des hypothèses proposées — nuque, tête, ouverture ou autre objet — en certitude.

Pour Qoph, la forme historique est mieux documentée que son pictogramme originel.

Qoph et Kaph : une distinction que le grec n’utilise plus

Le phénicien possédait deux consonnes distinctes :

Kaph — /k/

et

Qoph — /q/.

Cette opposition avait un rôle dans la langue.

En grec, elle perd en grande partie sa raison d’être.

Les premiers alphabets grecs conservent pourtant les deux signes. Qoph devient Qoppa — Ϙ et est notamment employé dans certaines traditions avant des voyelles postérieures ou arrondies, tandis que Kappa occupe d’autres contextes.

Mais il ne s’agit plus de noter deux phonèmes différents.

Qoppa devient essentiellement une variante graphique de Kappa.

Avec le temps, Kappa suffit.

Qoppa disparaît alors de l’usage alphabétique ordinaire.

Il conserve cependant une seconde vie dans le système de numération grec, où le signe correspondant à Qoppa sera utilisé pour représenter le nombre 90.

Une lettre grecque disparaît, le Q survit

Pendant que Qoppa s’efface progressivement du grec, une autre branche de son histoire se développe vers l’ouest.

Les Étrusques adoptent eux aussi plusieurs signes issus des alphabets grecs occidentaux, parmi lesquels les ancêtres de C, K et Q.

Dans les premières traditions italiques, ces trois caractères peuvent servir à noter des sons proches de /k/, leur emploi variant notamment selon la voyelle qui suit.

Le latin hérite de ce système.

Peu à peu, C devient la lettre principale pour /k/, tandis que Q se spécialise surtout devant U.

C’est de cette histoire que vient le couple QU, toujours présent dans des mots français comme qui, quatre ou question.

Ainsi, la lettre disparue de l’alphabet grec ordinaire laisse indirectement une descendante parfaitement vivante :

Q.

Évolution de Qoph, de son origine pictographique discutée à la lettre phénicienne, puis au Qoppa grec et au Q latin

Qoph à Byblos

À Byblos, Qoph apparaît dans une inscription dont le contexte archéologique est particulièrement parlant.

L’inscription du roi Shipitbaal, datée paléographiquement d’environ 900–880 av. J.-C., a été découverte en 1945 près d’un mur de l’acropole, dans la zone des sanctuaires.

Le texte commence par le mot :

QR

traduit par « mur ».

Sa première lettre est Qoph.

Shipitbaal y déclare avoir construit ou reconstruit ce mur pour Baalat Gebal, la Dame de Byblos, avant de demander à la déesse de prolonger ses jours et ses années sur la cité.

Le bloc portant l’inscription semble lui-même avoir appartenu à la partie supérieure d’un mur de soutènement associé à un puits.

Le lien entre le mot et l’objet est donc presque matériel :

la lettre Qoph (𐤒) ouvre le mot désignant le mur, sur une pierre provenant probablement de ce même aménagement.

Ici, l’écriture ne raconte pas seulement une construction.

Elle en faisait partie.

La lettre qui survit ailleurs

Qoph offre une trajectoire différente de celles que nous avons suivies jusqu’ici.

Le grec reçoit le signe, mais n’a plus réellement besoin de la distinction phonétique qu’il représentait.

La lettre devient Qoppa.

Puis elle disparaît de l’alphabet courant.

On pourrait croire son histoire terminée.

Mais à travers les alphabets grecs occidentaux, puis les écritures étrusque et latine, sa forme poursuit un autre chemin.

Notre Q moderne est le résultat de cette branche occidentale.

Qoph rappelle ainsi qu’une lettre peut disparaître dans une tradition tout en survivant durablement dans une autre.


Sources et références

Holger Gzella, « Phoenician », dans The Semitic Languages: An International Handbook, 2011.
Étude linguistique de référence sur le phénicien. Qoph appartient au groupe des consonnes emphatiques ; leur réalisation phonétique exacte reste discutée.

Ignace J. Gelb, A Study of Writing, University of Chicago Press, 1952 ; éd. révisée, 1963.
Étude fondamentale de l’histoire des systèmes d’écriture. Gelb souligne les difficultés rencontrées lorsqu’on tente d’associer certains noms de lettres sémitiques, dont Qoph, à une image pictographique précise.

E. H. Sturtevant, « The Pronunciation of Latin qu and gu », Language, vol. 15, p. 221–223.
Étude de la transmission de Qoph vers Qoppa et des usages respectifs de Qoppa et Kappa dans les alphabets grecs anciens, puis étrusques.

Nicholas Zair, Orthographic Traditions and the Sub-elite in the Roman Empire, Cambridge University Press, 2023, chap. 12.
Analyse récente de l’héritage latin de C, K et Q depuis le modèle étrusque et de la spécialisation progressive de Q devant U.

DEAPS — Digital Editions of Aramaic and Phoenician Sources, KAI 007, inscription de Shipitbaal.
Édition scientifique de l’inscription royale de Byblos, datée vers 900–880 av. J.-C. Le texte commence par QR, « mur », et documente la construction réalisée par Shipitbaal pour Baalat Gebal.

The Unicode Standard — Phoenician, U+10900–U+1091F.
Référence technique pour l’écriture phénicienne et son comportement droite-gauche ; Qoph appartient à la série des 22 caractères consonantiques encodés dans ce bloc.