Samekh — 𐤎

Quinzième lettre de l’alphabet phénicien.

Reconstitution d’un échafaudage en bois sur un chantier phénicien au bord de la Méditerranée

Samekh est la quinzième des vingt-deux lettres de l’alphabet phénicien. Dans le phénicien du Ier millénaire av. J.-C., elle note une consonne sifflante généralement transcrite s.

Son histoire est moins linéaire que celle d’Aleph, Beth ou Resh.

Son origine pictographique reste incertaine. Et lorsque la lettre passe dans le monde grec, sa forme est conservée dans certains alphabets, mais sa fonction change : Samekh devient le Xi — Ξ, utilisé pour noter le groupe consonantique /ks/.

La suite est plus surprenante encore : contrairement à plusieurs autres lettres phéniciennes, Samekh ne possède pas de descendant direct dans l’alphabet latin moderne.

Une origine pictographique discutée

Le nom Samekh a traditionnellement été rapproché d’une racine sémitique associée à l’idée de soutenir, appuyer ou maintenir.

Cette association a conduit à interpréter les formes anciennes du signe comme la représentation possible d’un support, d’un pilier ou d’un élément d’appui. Certains rapprochements ont également été proposés avec le pilier djed de l’écriture égyptienne.

Mais aucune de ces identifications ne peut être considérée comme certaine.

Contrairement à Aleph, dont le rapport avec la tête de bovin est beaucoup plus lisible, l’image qui pourrait se trouver derrière Samekh s’est perdue ou demeure trop ambiguë pour être reconstruite avec assurance.

Il faut donc distinguer deux niveaux :

le rapprochement du nom avec l’idée de soutien est ancien et plausible ;

l’identification précise du dessin originel reste hypothétique.

Dans l’alphabet phénicien historique, en revanche, la fonction du signe est claire : la lettre Samekh (𐤎) représente une consonne sifflante, généralement /s/.

Évolution de Samekh, de son origine pictographique discutée à la lettre phénicienne, puis au Xi grec et au X latin

De Samekh à Xi

Le passage dans le monde grec transforme profondément la fonction de la lettre.

Dans plusieurs alphabets grecs archaïques, la forme héritée de Samekh est utilisée pour noter le groupe consonantique /ks/. Elle devient progressivement :

Xi — Ξ

La valeur phonétique n’est donc plus celle du Samekh phénicien.

Cette adaptation prend place dans une histoire particulièrement complexe : le phénicien distinguait plusieurs consonnes sifflantes, alors que le grec organisait ces sons autrement. Les scribes grecs n’ont donc pas simplement attribué à chaque signe phénicien un équivalent identique dans leur langue.

Ils ont redistribué les signes disponibles.

Samekh en est l’un des exemples les plus révélateurs.

La situation varie également selon les régions grecques. Tous les alphabets archaïques n’utilisent pas Xi de la même manière, et certains ne l’emploient pas du tout pour /ks/.

La filiation n’est donc pas une ligne uniforme traversant toute la Méditerranée.

Samekh à Byblos

À Byblos, Samekh n’est pas seulement une lettre reconstituée à partir d’un tableau alphabétique.

Elle apparaît dans les inscriptions anciennes de la cité.

Le sarcophage d’Ahiram, découvert dans la nécropole royale de Byblos et aujourd’hui conservé au Musée national de Beyrouth, porte l’une des plus importantes inscriptions phéniciennes anciennes connues. Les études paléographiques la situent autour du début du Ier millénaire av. J.-C.

Dans la seconde partie du texte, la lettre Samekh apparaît notamment dans le mot transcrit SKN, généralement traduit par « gouverneur ».

Le passage évoque celui qui pourrait venir contre Byblos et profaner le tombeau : un roi parmi les rois, un gouverneur parmi les gouverneurs ou un chef d’armée.

Samekh appartient ainsi à une phrase réellement gravée à Byblos il y a près de trois millénaires.

Ce détail permet de replacer la lettre là où elle prend tout son sens : non dans une généalogie théorique de signes, mais dans une langue écrite et utilisée.

Une lettre sans héritière latine directe

Le destin de Samekh est singulier.

Son signe participe à la formation du Xi grec — Ξ, mais cette lettre n’est pas reprise telle quelle dans l’alphabet latin.

Le latin possède bien un X notant lui aussi /ks/, mais son histoire graphique passe par les alphabets grecs occidentaux et les écritures italiques. Il serait donc trompeur de résumer cette histoire par :

Samekh → Xi → X

Samekh montre au contraire que la transmission des alphabets ne fonctionne pas comme une succession parfaitement régulière.

Une forme peut être conservée alors que son son change.

Une lettre peut survivre dans une tradition et disparaître dans une autre.

Et une filiation qui semble évidente aujourd’hui peut cacher plusieurs chemins différents.


Sources et références

René Dussaud, « Les inscriptions phéniciennes du tombeau d’Ahiram, roi de Byblos », Syria, vol. 5, 1924, p. 135–157.
Étude fondatrice de l’inscription du sarcophage d’Ahiram, de son écriture et de l’évolution de l’alphabet phénicien.

Javier Teixidor, « L’inscription d’Ahiram à nouveau », Syria, vol. 64, 1987, p. 137–140.
Nouvelle lecture de l’inscription d’Ahiram ; le texte donne notamment la séquence WSKN, « gouverneur », dans laquelle apparaît Samekh.

Claude Brixhe, « La saga de l’alphabet et la collaboration des cultures », 1994.
Étude sur la constitution du système consonantique phénicien et son adaptation par les Grecs.

Herbert E. Brekle, « De l’alphabet proto-phénicien à l’écriture grecque », Histoire Épistémologie Langage, vol. 19, 1997, p. 177–186.
Étude consacrée à l’évolution morphologique des signes entre les écritures proto-phéniciennes et grecques.

DEAPS — Digital Editions of Aramaic and Phoenician Sources, KAI 001, inscription d’Ahiram.
Édition numérique récente du texte phénicien, avec transcription, traduction, datation paléographique et bibliographie.

The Unicode Standard — Phoenician, U+10900–U+1091F.
Référence technique pour l’encodage du caractère Samekh — 𐤎, enregistré sous le nom PHOENICIAN LETTER SEMK.