Mem — 𐤌
Treizième lettre de l’alphabet phénicien.
Avant le M, il y avait Mem.
Mem est la treizième des vingt-deux lettres de l’alphabet phénicien.
Dans cette écriture consonantique, elle note le son /m/.
Son nom est associé à l’eau. Ici, la relation entre le nom de la lettre et son ancêtre pictographique est relativement bien documentée : les inscriptions alphabétiques anciennes du Sinaï utilisent un signe ondulé interprété comme de l’eau, tandis que les langues sémitiques conservent des mots apparentés comme mayim en hébreu et mym en phénicien. Le Metropolitan Museum présente précisément le signe ancien de M comme une représentation de l’eau progressivement devenue abstraite.
Comme toujours, la forme exacte des étapes intermédiaires doit rester comprise comme une reconstruction paléographique.
À partir de l’alphabet phénicien, en revanche, la filiation devient très claire :
Mem — 𐤌 → Mu — Μ → M
La lettre conserve également, tout au long de cette transmission, une valeur phonétique essentiellement /m/.
De l’eau à la lettre
Les premiers alphabets ne sont pas nés de formes entièrement abstraites.
Plusieurs signes semblent avoir été construits à partir d’images simples — une tête de bœuf, une maison, une main — auxquelles les utilisateurs attribuaient une valeur sonore selon le principe acrophonique.
Pour Mem, cette image est celle de l’eau.
Le Metropolitan Museum montre notamment un signe M provenant de Serabit el-Khadim sous la forme d’une ligne ondulée. Il explique que ce tracé ne représente pas le son lui-même, mais l’eau, appelée par un mot commençant par /m/ dans les langues sémitiques. Avec le temps, le dessin se simplifie et devient un caractère alphabétique.
Les tableaux comparatifs du proto-sinaïtique établissent également la séquence :
eau → Mem → Mu
et associent explicitement Mem au sens de « water ».
Nous pouvons donc être ici plus affirmatifs que pour Teth ou Zayin :
le lien de Mem avec l’eau constitue l’une des reconstructions pictographiques les mieux étayées de l’alphabet ancien.
Cela ne signifie pas que toutes les étapes graphiques puissent être restituées avec certitude.
Ce qui est établi dans l’alphabet phénicien est beaucoup plus simple : Mem — 𐤌 occupe la treizième position et représente la consonne /m/.
L’eau est devenue une lettre.
De Mem à Mu, puis M
Lorsque les Grecs adaptent l’alphabet phénicien, ils reprennent Mem sous le nom de :
Mu — Μ
La valeur phonétique reste /m/.
La forme évolue, mais elle conserve longtemps une structure angulaire héritée des tracés sémitiques. Plusieurs variantes existent dans les premiers alphabets grecs, avant que la forme Μ ne s’impose.
Mem est la treizième lettre de l’alphabet phénicien.
Mu est aujourd’hui la douzième lettre de l’alphabet grec, conséquence, comme pour plusieurs lettres précédentes, de la disparition de certains caractères archaïques dans la série grecque.
La lettre est ensuite transmise aux alphabets italiques, notamment étrusque, puis au latin.
Elle devient :
M
La filiation est particulièrement lisible :
Mem — 𐤌 → Mu — Μ → M
Et contrairement à He, Heth ou Yod, il n’y a pratiquement pas de changement de fonction.
Le son demeure :
/m/ → /m/ → /m/.
C’est l’une des transmissions les plus stables de toute l’histoire de l’alphabet.
Mem et Byblos
À Byblos, Mem apparaît abondamment dans les inscriptions royales du début du Ier millénaire av. J.-C.
L’inscription de Yehimilk, datée paléographiquement d’environ 950–920 av. J.-C., en fournit un exemple particulièrement intéressant. Le texte, aujourd’hui conservé au musée du château de Byblos, invoque plusieurs divinités afin qu’elles prolongent les jours et les années du roi sur la cité.
Parmi elles apparaît :
BʿLŠMM — Baalshamem
Le groupe se termine par deux Mem.
Le texte mentionne également à plusieurs reprises le titre :
MLK — roi
dont la première consonne est elle aussi Mem — 𐤌.
Mem se trouve donc aussi bien dans le vocabulaire du pouvoir royal que dans celui des divinités invoquées par les souverains de Byblos.
Cette présence répétée rappelle quelque chose d’essentiel : les lettres que nous suivons ici ne constituent pas seulement une succession de formes graphiques.
À Byblos, Mem appartient à une langue réellement gravée dans la pierre, utilisée pour nommer des rois, des dieux, des édifices et la ville elle-même.
Conclusion
Avec Mem, le chemin entre image et lettre est particulièrement lisible.
À l’origine se trouve un signe associé à l’eau, représentée par des lignes ondulées.
Dans l’alphabet phénicien, cette image devient Mem — 𐤌, treizième lettre de la série et consonne /m/.
Les Grecs la reprennent sous la forme de Mu — Μ.
Puis la lettre rejoint les alphabets italiques et le latin :
Mem — 𐤌 → Mu — Μ → M
La forme change.
Le son, lui, reste remarquablement stable.
Plus de trois millénaires après les premières écritures alphabétiques, notre M conserve ainsi à la fois la valeur phonétique et une partie de l’héritage graphique de Mem.
Sources et références
The Metropolitan Museum of Art — Alphabet Origins: From Kipling to Sinai
Présentation particulièrement utile pour Mem : le Met reproduit un ancien signe M découvert à Serabit el-Khadim et explique explicitement que sa forme ondulée représente l’eau, associée au phénicien mym. L’article suit également le processus par lequel les images des premiers alphabets deviennent progressivement des lettres abstraites. The Metropolitan Museum of Art
Anshuman Pandey — Revisiting the Encoding of Proto-Sinaitic in Unicode
Étude comparative des signes proto-sinaïtiques et de leurs descendants. Le tableau consacré à MEM lui attribue explicitement le sens « water » et le met en relation avec le phénicien Mem et le grec Mu. unicode.org
Encyclopaedia Judaica — “Mem”
Synthèse paléographique retraçant le développement du signe depuis les formes proto-sinaïtiques représentant l’eau jusqu’au Mem phénicien et aux écritures sémitiques ultérieures. encyclopedia.com
DEAPS — Digital Editions of Aramaic and Phoenician Sources, KAI 004
Édition académique de l’inscription de Yehimilk, datée paléographiquement d’environ 950–920 av. J.-C.. Le texte contient notamment MLK, « roi », et BʿLŠMM, Baalshamem, où Mem apparaît à plusieurs reprises.
