Pe — 𐤐
La dix-septième lettre de l’alphabet phénicien.
Pe est la dix-septième des vingt-deux lettres de l’alphabet phénicien. La lettre Pe (𐤐) représente le son /p/, une consonne produite par la fermeture puis l’ouverture des lèvres.
Son histoire présente une particularité remarquable : contrairement à Ayin, dont la valeur sonore change radicalement lors de son passage au grec, Pe conserve presque intacte sa fonction phonétique.
Du Pe phénicien au Pi grec — Π, puis au P latin, la forme évolue considérablement.
Le son, lui, demeure.
La bouche… probablement
Le nom de la lettre est traditionnellement rapproché du mot sémitique signifiant « bouche » : pē ou pe.
Ce rapprochement correspond bien au principe acrophonique utilisé dans les premiers alphabets : un objet est désigné par un mot dont le premier son fournit la valeur de la lettre. Une « bouche » pouvait ainsi servir à représenter le son /p/.
Mais il faut distinguer le nom de la lettre de l’origine exacte de son dessin.
L’idée selon laquelle le premier signe aurait directement représenté une bouche est ancienne et souvent reprise. Pourtant, l’identification graphique reste discutée.
L’étude d’une inscription alphabétique ancienne découverte à Tel Lachish montre ainsi que plusieurs modèles ont été proposés pour Pe : certains chercheurs rapprochent sa forme d’un hiéroglyphe égyptien représentant un angle ou un coin architectural, tandis qu’une autre hypothèse y voit un outil lié à la construction.
La bouche reste donc l’explication traditionnelle du nom et du principe acrophonique de Pe.
Mais l’image précise qui se trouve à l’origine de sa forme graphique ne peut pas être affirmée avec la même certitude.
De Pe à Pi
Lorsque l’alphabet phénicien est adapté à la langue grecque, Pe ne pose pas le même problème qu’Ayin.
Le grec possède le son /p/.
Il n’est donc pas nécessaire de réaffecter la lettre à une nouvelle fonction.
Pe devient :
Pi — Π
et continue de représenter /p/.
La transformation est surtout graphique.
Les premières formes grecques de Pi ne correspondent pas toutes au Π symétrique que nous connaissons aujourd’hui. Les alphabets grecs archaïques présentent plusieurs variantes régionales, certaines beaucoup plus proches des formes héritées du Levant.
Avec le temps, la graphie grecque se régularise pour aboutir au Pi classique.
La permanence du son contraste ainsi avec la mobilité du dessin.
Du Pi au P
L’histoire se poursuit vers l’ouest.
Les alphabets grecs utilisés dans différentes régions de Méditerranée n’étaient pas graphiquement identiques. Les formes occidentales du Pi sont transmises aux écritures italiques, notamment à l’étrusque, avant d’entrer dans l’alphabet latin.
C’est cette branche qui conduit progressivement au P.
Le P latin ne ressemble donc pas immédiatement au Π grec classique.
Pourtant, les deux lettres appartiennent bien à la même filiation.
Il faut suivre les formes intermédiaires pour retrouver la continuité.
Pe à Byblos
Une inscription royale de Byblos offre un exemple particulièrement intéressant de Pe.
Elle est gravée sur un buste du pharaon égyptien Osorkon, réutilisé par le roi de Byblos Elibaal au début du Ier millénaire av. J.-C. L’objet est aujourd’hui conservé au musée du Louvre.
L’inscription commence par un verbe transcrit PʿL, construit autour de la racine sémitique signifiant « faire » ou « réaliser ».
Le premier signe de ce mot est Pe.
Le texte indique qu’Elibaal, roi de Byblos, a « fait » — ou peut-être commandé — cet objet avant de poursuivre avec sa titulature royale.
Ce Pe est donc gravé sur un objet qui résume à lui seul les relations culturelles de la cité : une sculpture royale égyptienne portant une inscription phénicienne commandée ou appropriée par un souverain de Byblos.
L’histoire d’une lettre rencontre ici celle des échanges entre deux mondes.
Une forme changeante, un son durable
Pe raconte une histoire étonnamment stable.
Son dessin se transforme.
Il change d’orientation, se géométrise, adopte différentes formes selon les régions et finit par produire deux lettres modernes qui ne semblent plus immédiatement parentes :
Π et P.
Mais pendant ces transformations, sa valeur fondamentale reste largement la même.
Le /p/ du Pe phénicien est encore celui du Pi grec et du P latin.
Parmi les vingt-deux lettres de l’alphabet phénicien, Pe constitue ainsi un bel exemple de continuité phonétique derrière la transformation des formes.
Sources et références
Felix Höflmayer, Haggai Misgav, Lyndelle Webster & Katharina Streit, « Early alphabetic writing in the ancient Near East: the ‘missing link’ from Tel Lachish », Antiquity, vol. 95, 2021, p. 705–719.
Étude paléographique importante pour les premières formes alphabétiques. Les auteurs présentent les différentes hypothèses proposées pour l’origine graphique de Pe et soulignent leur caractère discuté.
Madadh Richey, « The Alphabet and its Legacy », dans The Oxford Handbook of the Phoenician and Punic Mediterranean, Oxford University Press, 2019.
Synthèse récente sur la tradition alphabétique phénicienne et ses adaptations en Méditerranée, notamment dans le monde grec et italique.
John K. Papadopoulos, « The Early History of the Greek Alphabet: New Evidence from Eretria and Methone », Antiquity, vol. 90, 2016, p. 1238–1254.
Étude sur les premières formes de l’alphabet grec, ses variantes régionales et sa diffusion dans les réseaux méditerranéens.
DEAPS — Digital Editions of Aramaic and Phoenician Sources, KAI 006, inscription d’Elibaal.
Édition numérique de l’inscription phénicienne gravée sur le buste d’Osorkon. L’inscription est datée paléographiquement vers 920–900 av. J.-C. et le texte commence notamment par le verbe PʿL.
René Dussaud, « Dédicace d’une statue d’Osorkon I par Eliba’al, roi de Byblos », Syria, vol. 6, 1925, p. 101–117.
Publication et étude historique de l’inscription d’Elibaal et du buste égyptien portant le texte phénicien.
The Unicode Standard — Phoenician, U+10900–U+1091F.
Référence technique pour l’encodage de la lettre Pe — 𐤐, enregistrée sous le nom PHOENICIAN LETTER PE.
