Heth — 𐤇
Huitième lettre de l’alphabet phénicien.
Avant le H, il y avait Heth.
Heth est la huitième des vingt-deux lettres de l’alphabet phénicien. Dans cette écriture consonantique, elle représente une consonne pharyngale sourde généralement reconstruite comme /ħ/ et translittérée ḥ. Les travaux de référence sur la phonologie phénicienne distinguent bien ce son du /h/ noté par He.
Son origine pictographique est moins certaine.
Certaines traditions ont rapproché Heth d’une enceinte, d’une cour ou d’une barrière. Une autre reconstruction importante, fondée sur les signes proto-sinaïtiques du Sinaï, identifie au contraire son ancêtre à une mèche de lampe.
Avec Heth, il faut donc distinguer clairement ce que nous pouvons reconstruire de ce que nous connaissons avec davantage de certitude.
La lettre Heth (𐤇) donnera naissance à une lettre grecque archaïque utilisée pour /h/, généralement appelée Hêta, avant de connaître deux histoires différentes : en grec, elle deviendra Êta — Η, tandis que la branche occidentale contribuera au H latin.
Plusieurs lectures pour un même signe
Dans les premières écritures alphabétiques, l’identification de l’image à l’origine d’une lettre n’est pas toujours évidente.
Heth en fournit un bon exemple.
Une tradition ancienne rapproche son nom et sa forme d’une enceinte ou d’une cour. Cette interprétation a longtemps nourri les tableaux présentant la lettre comme issue d’une sorte de barrière.
Mais les recherches sur le corpus proto-sinaïtique proposent également une autre piste.
Dans son étude des inscriptions du Sinaï, l’égyptologue Orly Goldwasser reprend l’identification d’un signe proto-sinaïtique comme une mèche de lampe. Elle souligne qu’un hiéroglyphe égyptien très proche, possédant lui aussi une valeur consonantique comparable, est fréquent dans les inscriptions de la région. La position verticale du signe proto-sinaïtique pourrait même indiquer une reprise directe de ce modèle graphique.
Il serait donc trop affirmatif de présenter Heth comme la simple stylisation d’une clôture, d’une cour — ou d’une mèche.
L’origine pictographique exacte de Heth reste discutée.
Ce qui est beaucoup mieux établi est sa fonction dans l’alphabet phénicien : Heth (𐤇) occupe la huitième position et représente la consonne /ħ
De Heth à Hêta, Êta et H
Lorsque les Grecs adaptent l’alphabet phénicien, ils reprennent également Heth.
Le son phénicien /ħ/ n’existe pas tel quel en grec. La lettre est alors utilisée dans plusieurs alphabets grecs archaïques pour noter le son /h/ et conserve une forme proche de notre H.
On désigne aujourd’hui conventionnellement cet usage consonantique sous le nom de :
Hêta — Η
La suite de son histoire dépend cependant des dialectes grecs.
Dans les dialectes où le son /h/ disparaît, notamment en ionien, le signe devient disponible pour une autre fonction. Il est alors utilisé pour noter une voyelle longue /ɛː/ et devient le Êta — Η de l’alphabet grec classique.
Dans les alphabets grecs occidentaux, en revanche, la lettre continue à représenter /h/.
C’est cette branche consonantique qui est transmise aux alphabets de l’Italie ancienne, puis au latin, où elle donnera :
H
Le parcours n’est donc pas une simple succession linéaire.
Une même lettre phénicienne donne naissance à deux usages différents :
Heth — 𐤇 → Hêta — Η → H latin
et, dans une autre évolution grecque :
Heth — 𐤇 → Hêta — Η → Êta — Η
Le premier conserve une fonction consonantique proche de celle de la lettre grecque archaïque ; le second transforme le signe en voyelle.
Heth et Byblos
À Byblos, Heth apparaît dans certaines des inscriptions royales phéniciennes les plus anciennes de la cité.
L’exemple le plus immédiatement identifiable se trouve dans l’inscription du sarcophage d’Ahiram, découverte en 1923. DEAPS situe paléographiquement l’inscription phénicienne vers 1000–975 av. J.-C. ; le sarcophage est aujourd’hui conservé au Musée national de Beyrouth.
La lettre apparaît jusque dans le nom du roi :
ˀAḤRM — Aḥiram
La deuxième consonne du nom est Heth (𐤇).
L’inscription commence en effet par la présentation du sarcophage qu’Ittobaal, fils d’Ahiram et roi de Byblos, fit pour son père Ahiram. Le nom apparaît à plusieurs reprises dans le texte.
Heth est également attesté dans d’autres inscriptions royales de Byblos. Dans celle de Yehimilk, datée paléographiquement d’environ 950 à 920 av. J.-C., un mot commençant par Heth apparaît dès la deuxième ligne du texte. L’inscription est aujourd’hui conservée au musée du château de Byblos.
La lettre ne relève donc pas seulement d’une reconstruction de l’alphabet.
À Byblos, Heth appartient aux noms, aux mots et aux phrases réellement gravés par les scribes de la cité au début du Ier millénaire av. J.-C.
Conclusion
Avec Heth, l’histoire de l’alphabet montre une nouvelle fois qu’une lettre peut changer de fonction en passant d’une langue à une autre.
Son origine pictographique reste discutée, mais sa fonction phénicienne est bien établie : Heth (𐤇) représente une consonne /ħ/.
Dans le monde grec, cette consonne est adaptée en /h/. Puis les traditions alphabétiques se séparent.
D’un côté, la lettre devient le Êta grec — Η, utilisé comme voyelle.
De l’autre, son usage consonantique est transmis aux alphabets italiques puis au latin et donne notre H.
Heth — 𐤇 → Hêta — Η → Êta — Η / H
Une même filiation graphique a ainsi produit une voyelle en grec et une consonne en latin.
